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qu’il devient lui-même l’œuvre, métamorphosée en relique
précieuse que l’artiste a distillée de l’essence même des êtres et des
choses : « Leur vérité est l’inconnue de tout être créé. »[53] Le seul moment où l’artiste peut extraire
la quintessence des choses, c’est dans un état de transe, de médium. Ce
« coma » est favorisé par la nuit : « Migrateur, et hanté
par l’inflation solaire, il voyage de nuit, les jours étant trop courts pour
son activité. »[54] Plus précisément, c’est
dans le songe que se situe le moment idéal de la quête de l’essence précieuse
des choses, car l’univers onirique est le seul espace où ne règne aucune
frontière matérielle. L’espace poétique est dilaté à l’instar de la page
blanche qui, une fois les marges dépassées, est transfigurée en chronotope
infini : « Sur la page blanche aux marges infinies, l’espace qu’ils
[les oiseaux] mesurent n’est plus qu’incantation. »[55] L’oiseau nocturne devient
par là « l’émissaire et [l’]initiateur »[56]. Tel Homère qui invoque la
Déesse ou la Muse au début de la composition de ses épopées, Saint-John Perse
fait appel à l’Oiseau pour qu’il lui conte le songe, c’est-à-dire les secrets
de la Poésie : « Maître du Songe, dis-nous le songe ! »[57]. C’est maintenant
que le poète, qui a pris la forme de l’Oiseau et, par conséquent, de la Poésie
elle-même, a traversé la dernière borne qui le sépare de la quintessence de
l’art : « il [l’oiseau] naviguait avant le songe, et sa réponse
est : "Passer outre !..." »[58]. Comme l’Oiseau est quelque chose de
supérieur et de « surhumain », il est en parfait équilibre entre les
forces ouraniennes et les forces chthoniennes et il guide l’homme vers la
prophétie poétique sans cesse renouvelée : « À mi-hauteur entre ciel
et mer, entre un amont et un aval d’éternité, se frayant route d’éternité, ils
[les oiseaux] sont nos médiateurs, et tendent de tout l’être à l’étendue de
l’être. »[59] La découverte du poète est si précieuse et
si parfaite qu’elle se refuse à toute classification spatio-temporelle :
elle est toujours et jamais, partout et nulle part.
Aussi n’est-il pas étonnant de voir que l’oiseau de Saint-John Perse a gardé
des traces du cri primal, du songe de la création : « Et de cette
aube de fraîcheur, comme d’un ondoiement très pur, ils gardent parmi nous
quelque chose du songe de la création. »[60] Dans cet ordre d’idées,
l’artiste est le Vates ou le prophète qui, en authentique alchimiste du
λόγος,
convertit la réalité en une œuvre d’art atemporelle et sublime. Il a rejoint
les sphères angéliques[61] et, tel l’Oiseau, il a
adopté la forme même de son œuvre, « la chose même dans son fait et sa
fatalité »[62]. CONCLUSION
L’analyse qui précède démontre
qu’Oiseaux est l’une des œuvres les plus abouties de Saint-John Perse.
Même la poétique des manuscrits renvoie à la complexité de sa genèse,
difficulté qui est reflétée aussi dans le poème lui-même. Éloge du vol,
définition d’une esthétique proprement persienne, recherche de la Vérité, tels
sont les différents termes – et niveaux de lecture – que propose ce recueil qui
est l’un des derniers poèmes que Saint-John Perse ait composés. Oiseaux
peut donc être considéré comme une sorte de « chant du cygne » qui
permet à l’artiste d’accéder à la quintessence d’un art dont il est devenu
lui-même l’incarnation et le messager. [53] SAINT-JOHN
PERSE, Oiseaux, op. cit. p. 32. [54] SAINT-JOHN
PERSE, Oiseaux, op. cit. p. 9. [55] SAINT-JOHN
PERSE, Oiseaux, op. cit. p. 23. [56] SAINT-JOHN PERSE, Oiseaux,
op. cit. p. 25. [57] SAINT-JOHN PERSE, Oiseaux,
ibid.. [58] SAINT-JOHN PERSE, Oiseaux,
op. cit. p. 26. [59] SAINT-JOHN
PERSE, Oiseaux, op. cit. p. 28. [60] SAINT-JOHN PERSE, Oiseaux,
op. cit. p. 34. [61] Dans le sens
étymologique du terme : ἄγγελος
signifie « messager ». [62] SAINT-JOHN PERSE, Oiseaux,
op. cit. p. 13. |
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