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très froide, jamais de douche,
interdit de se laver autre chose que le visage, les mains, le buste et les
pieds. Puis enfin de sommeil. Le
départ pour l’école (environ trois kilomètres à pied) s’effectuait après
l’inspection de tenue, c’est-à-dire une propre par semaine, chaussures bien
cirées et le fameux béret sur la tête. Nous partions ainsi en rangs serrés. Le
directeur nous suivait à vélo comme un gardien surveille ses moutons. Arrivés
à l’école, nous étions dispersés dans diverses classes suivant notre âge ou
notre niveau. Nous mangions à la cantine, ce qui, soit dit en passant, nous paraissait
un festin par rapport à nos repas du soir à l’orphelinat. Notre travail
scolaire devait être très bon, sinon gare aux punitions tout aussi barbares
qu’imbéciles, du style rester à genoux une à deux heures sur une règle carrée
en bois, ou encore recopier 500 à 1.000 fois la même phrase (du genre «je ne
parlerai plus ») en changeant de couleur à chaque lettre. Vu ces
« réprimandes », nous avions à l’école des résultats exceptionnels. Je me
souviens que ma meilleure année (vers l’âge de 12 ans), j’ai récolté en fin
d’année 11 premiers prix sur 16 possibles. Pour les cinq autres matières,
j’étais 2e ou 3e. Un fois monté sur l’estrade et après avoir récolté nos prix -
à cette époque des ouvrages littéraires - nous devions les remettre au
directeur afin d’alimenter la bibliothèque qui, entre nous soit dit, n’a jamais
existé. Hormis
ces « petites tracasseries », il nous restait à affronter les autres, à savoir
les enfants normaux, ceux de la vie libre et là, dans la cour de récréation où
nous étions obligés de porter notre béret, sans doute pour ne pas nous
confondre avec les bienheureux, il nous fallait faire notre loi. Nous, les «
gars de l’Orpho » comme tout le monde nous appelait, étions des pestiférés mais
soudés dans la tourmente. Il ne faisait pas bon chercher querelle à l’un
d’entre nous, car tous les autres, « sales mômes sans parents »,
arrivaient avec une unité et une force peu communes. Au bout d’un certain
temps, nos dégâts dans les bagarres étaient tels que personne ne s’avisait plus
de nous irriter. C’est la seule fois de ma vie que j’ai vu une famille
d’enfants (d’autres diraient une bande) autant soudée et entièrement solidaire
dans la détresse qui fut la nôtre. Je manque de place ici pour vous narrer les souvenirs qui
émaillèrent cette époque, mais, croyez-moi, ils sont du même niveau de bêtise
et de cruauté que les précédentes. J’allais oublier les « parents », les nôtres
bien sûr, qui venaient quelquefois nous chercher, environ une fois toutes les
quinzaines au début, puis assez irrégulièrement par la suite, c’est-à-dire
jusqu’à l’âge de 15 ans en ce qui me concerne. Pendant
les vacances (l’orphelinat fermait), nous étions placés chez mon espèce de
grand-mère. Pour les grandes vacances, nous allions chez des paysans dans la
Sarthe où nous restions deux mois avec une ou deux visites de maman et de
l’énergumène qui, entre temps, nous avait obligés à l’appeler « papa ».
Nous n’étions plus à un sacrifice près. L’Orphelinat
de Garçons de la Ville de Créteil avait la particularité de n’accepter les
enfants que jusqu’à 14 ans. Ils firent une « heureuse exception » pour moi
puisque j’en suis sorti à 15 ans. C’est à ce moment-là que les larmes me
quittèrent. J’avais identifié les voleurs de larmes. La
suite fut hélas le prolongement de la bêtise qui commença dans le Loiret et
continua à Créteil après des études mal orientées (encore une décision de ce
monsieur « papa »). Je pris le chemin de l’usine mais pas dans le métier
artistique que j’aurais choisi. Comme il disait, les métiers artistiques, la musique,
c’est pour les bohémiens, et de toute façon un « fils » d’ouvrier ne peut être
qu’ouvrier. Après quelques mois passés à travailler à la chaîne (j’avais 16 ans
et demi à l’époque), je m’aperçus qu’il ne pouvait plus rien m’arriver de plus
catastrophique. Alors je m’enfuis dans la grande ville, dormis dans le métro,
dans les WC des vieux immeubles puis la vie s’écoula avec encore quelques
contrariétés. Je
changeais plus tard de direction pour enfin faire un métier artistique et j’y
réussis fort bien après de nombreux stages et cours du soir et, cherchant à
m’améliorer sans cesse, je finis par être un jour P. D. G. de ma société. Je vous ai passé sous silence les périodes qui pourraient
heurter la sensibilité du lecteur et j’en arrive à la conclusion: avec des
efforts, une force de caractère à toute épreuve et de la volonté bien orientée,
tout redressement de situation est autorisé. Mon seul regret véritable est
qu’ils m’ont volé mes larmes et un enfant sans larmes, c’est d’une
tristesse ! Jean Tourscher[9] |
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