MARIN
SORESCU
D A N T E
La Divine Comédie, la pyramide erratique
Légèrement penchée du côté de l’éternité,
Je l’entends, les nuits où la lune brille –
Comme elle glisse tout doucement sur le sable,
Un millimètre par an, de ci, de là,
Le plus posément possible.
Et là-dedans,
Comme rentré dans sa coquille étanche, fermé
Se tient le pharaon.
Il a embaumé lui-même toutes ses connaissances,
Les plus vieilles et les proches, mais aussi celles
qu’il savait par ouï-dire,
En insinuant sa main
Jusque y compris les blanches pierres tombales de
l’antiquité.
C’est terrible d’être entouré par tout un monde de
mortels !
Et lui de les embaumer
Pour ne plus rester tout aussi seul dans l’éternité.
Tout ce qui advint sur la terre
Il l’a entassé sur son arche.
Neuf cercles de l’enfer, autant de géhennes,
Neuf ciels à illusion –
Tous pleins à craquer,
Et juste au milieu, règne
Dante.
Il observe l’enfer, le purgatoire et le paradis
Et, lorsqu’il en a assez, il change les
enseignes :
Celle de l’enfer, il la transfère au paradis
Et vice-versa.
Il fait cela à plusieurs reprises,
Au point que les pauvres mortels
N’ont plus la moindre idée de leur station.
Dante se tait, et les veines de ses tempes se gonflent
par l’effort
De pousser de l’intérieur la pyramide,
Laquelle avance tout doucement sur le sable,
Un millimètre par an, de ci, de là,
Le plus posément possible.