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Nadine DORMOY

Hommage à Eugène Ionesco

Puisque nous rendons hommage cette année à la Francophonie, et puisque notre association et notre revue se donnent par ailleurs pour mission de célébrer la communication interculturelle,  je voudrais ici rendre hommage à Eugène Ionesco,  dont l’âme roumaine a nourri le génie de cet immense écrivain français.

C’est d’abord comme professeur de français à l’étranger que j’ai passé de mémorables heures de classe à expliquer, à commenter, à analyser les personnages immortels de la Cantatrice Chauve et de La Leçon. Car on peut très bien apprendre le français en s’amusant, par exemple en lisant les scènes les plus absurdement comiques de Ionesco. Cela transforme le travail en plaisir, et cela donne aux étudiants le désir de mieux connaître des écrivains aussi pleins d’esprit. Mais si l’on approfondit un peu les choses, on voit bien que les auteurs comiques sont souvent des personnages tristes. Ionesco, comme Molière, est un écrivain profondément pessimiste. Simplement, une fois constatée l’absurdité du monde, tous deux préfèrent la présenter sous forme de caricature, en rire et en faire rire. Et cela nous aide tous à vivre.

Dans le théâtre de Ionesco, on constate immédiatement  le décalage entre la raison humaine et la réalité largement insaisissable qui se révèle à travers les situations extravagantes et les inquiétants personnages des Chaises ou de Rhinocéros. En les lisant, les élèves apprennent plus que le français, ils réfléchissent sur leur identité, sur la société et sur le monde dans son ensemble.

Car Ionesco est aussi un philosophe à sa manière, et surtout un mystique. Et l’on voit bien qu’il y a du Dostoïevski dans cette âme slave qui apporte à la langue française une transcendance de type inconnu, révèle une quête spirituelle jamais satisfaite, un désarroi existentiel profond. Toutes ses oeuvres sont une interrogation, un questionnement, une inquiétude. C’est le Vieux, dans les Chaises, qui s’écrie : « Je ne suis pas moi-même. Je suis un autre. Je suis l’un dans l’autre ». Il dit aussi, dans le Piéton de l’air : « Même si je ne me comprends pas, qu’est-ce que cela peut faire ? Je serais moins heureux si je comprenais ».

En cela, et au-delà du rire, Ionesco est un précurseur, car chacun aujourd’hui se sent parfois étranger à lui-même. Nous sommes tous des déplacés, des dépaysés, des nomades ;  le monde bouge si vite qu’il n’est pas nécessaire de courir pour changer de décor. La scène autour de nous se modifie sans cesse, et le rôle qui nous est assigné n’est pas toujours le même. Il peut nous plonger dans l’étonnement,  et même l’angoisse.  Nous laisser comme stupéfaits. Ionesco accompagne notre angoisse, notre stupéfaction. Il n’en revient pas de ce qu’il voit, de ce qu’il entend tous les jours. Ses pièces nous communiquent cette stupéfaction, nous la font éprouver, nous la rendent perceptible, évidente, dans la dérision comme dans la tragédie.

Dans les Chaises, la foule qui se presse sur ces chaises vides, sont-ce des revenants qui viennent nous hanter, des êtres imaginaires inventés par deux vieillards fous, ou simplement ces gens que l’on croise tous les jours, de plus en plus envahissants, de moins en moins présents ? Cette absence d’humanité est remplacée par une multiplication des objets et par une mécanisation du discours. Ionesco n’est pas le premier, ni le seul, à pratiquer les jeux de mots. Mais les siens font partie intégrante des dialogues et en font apparaître la vacuité. La Vieille : « Le pape, les papillons et les papiers ? – Le Vieux : Je les ai convoqués. (Silence) Je vais leur communiquer le message ... Toute ma vie, je sentais que j’étouffais ; à présent, ils sauront tout, grâce à toi, à l’orateur, vous seuls m’avez compris. – La Vieille : Je suis si fière de toi ... – Le Vieux : La réunion aura lieu dans quelques instants.  – La Vieille : C’est donc vrai, ils vont venir,  ce soir ? Tu n’auras plus envie de pleurer, les savants et les propriétaires remplacent les papas et les mamans ».

En quoi consiste le génie de Ionesco? C’est la rencontre d’une vérité universelle et d’un style. Le style de Ionesco est unique. Il est un maître du langage et en même temps il le démolit. Il en montre les limites, le verbiage, l’hypocrisie, tout en s’en servant pour aller au fond des choses,  les voir de l’intérieur comme de l’extérieur, arriver à l’essentiel, sans oublier le moindre détail. Rendre

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